L’Archevêque de Dakar, Monseigneur Benjamin Ndiaye, a accordé un entretien exclusif à la Radio-Télévision Sénégalaise (RTS). Au cours de cet échange, il revient sur sa demande de démission, acceptée par le Pape François, en raison de la limite d’âge fixée par le droit canonique à 75 ans. Il exprime son soulagement et sa satisfaction quant au choix de son successeur, Monseigneur (Mgr) André Gueye, qu’il décrit comme un homme ouvert, philosophe et pédagogue, doté d’une solide expérience pastorale.
Votre Éminence, vous avez atteint la limite d’âge prévue par le droit canonique et avez demandé au Pape François d’être déchargé de votre fonction. Pouvez-vous revenir sur les raisons de cette demande ?
Les dispositions de l’Église concernent qu’à l’âge de 75 ans, un évêque soit relevé de sa charge épiscopale, qui est particulièrement exigeante. Cet âge, respectable, permet encore d’avoir un temps de répit avant de rejoindre le Seigneur. Cette règle me semble tout à fait appropriée, et j’irais même jusqu’à dire que, dans notre contexte, il serait pertinent de permettre aux évêques de se retirer dès 70 ans, compte tenu du poids de la tâche. Il est essentiel qu’au terme d’un service rendu avec dévouement, l’on puisse bénéficier d’un temps de repos.
Votre demande a été acceptée par le Souverain Pontife. Comment avez-vous accueilli la nomination de votre successeur, Mgr André Gueye ?
J’ai attendu cette décision depuis octobre 2023, date à laquelle j’ai présenté ma démission. Je me réjouis de ce numéro et de la réponse apportée par le Saint-Père à travers ses services. Je me félicite également du choix porté sur Monseigneur André Gueye. Fort de son expérience en tant qu’évêque du diocèse de Thiès, il mettra son intelligence, sa force et son engagement apostolique au service de l’archidiocèse de Dakar. Bien que ce dernier ne soit pas très vaste en termes de superficie, il demeure un diocèse majeur par sa population et sa position stratégique.
En accueillant Monseigneur Gueye, je souhaite lui assurer ma pleine communion dans la prière, afin que son apostolat soit fécond au sein de notre archidiocèse.
Si vous deviez dresser un portrait de Monseigneur André Gueye, comment le décririez-vous ?
Monseigneur Gueye est philosophe de formation, un pédagogue chevronné, ayant enseigné la philosophie pendant plusieurs années aux candidats au sacerdoce au séminaire de Brin, en Casamance. Avant cela, il fut également pasteur et prieur de paroisse.
Il possède un parcours remarquable, qui justifie pleinement le choix porté sur lui pour assumer cette haute responsabilité. C’est un homme d’ouverture, attaché au dialogue interreligieux et à l’écoute des autres. Cette qualité est essentielle pour mener une pastorale efficace à Dakar, une ville caractérisée par une grande diversité de populations et de réalités sociales. Un tel contexte exige une attention particulière aux personnes et aux situations.
Lors de la cérémonie de passion, quel message souhaiteriez-vous adresser à votre successeur ?
Je lui rappellerais l’attente forte et sincère des populations vis-à-vis de leurs pasteurs. Et quand je parle des populations, je ne fais pas uniquement référence aux chrétiens, mais à toutes les composantes de la société sénégalaise, y compris les musulmans et les adeptes d’autres confessions.
Les attentes sont immenses, mais elles s’accompagnent aussi d’une grande espérance. J’ai constaté que les fidèles et les populations, dans leur ensemble, portent une profonde estime et un attachement sincère à leurs prêtres et à leurs évêques. En retour, nous devons nous donner pleinement à leur service, en répondant au mieux à leurs attentes.
L’archidiocèse de Dakar, au-delà de son importance stratégique, est également marqué par d’importantes demandes sociales. Il y a quelques années, nous avons mené une étude sociologique avec un professeur de l’Université de Dakar, afin de mieux cerner les besoins apostoliques des populations vivantes en périphérie. Cette analyse a révélé une attente multiple et profonde, nécessitant une grande générosité de la part des pasteurs, afin d’aller à la rencontre des fidèles, de prier avec eux et de les accompagner dans différents domaines tels que l’éducation, la santé et la promotion humaine.
Mgr, vous allez entrer en retraite. Comment envisagez-vous cette nouvelle étape de votre vie ?
La retraite, c’est d’abord un temps de repos bienvenu, permettant de mener une vie moins stressante, avec davantage de disponibilité. Je suis un lecteur passionné et je profiterai de ce temps pour approfondir mes conférences et me consacrer à la prière, avec une plus grande sérénité.
J’ai également l’intention de me consacrer à l’écriture. Un sujet me tient particulièrement à cœur : l’histoire d’un prêtre sénégalais du siècle dernier, dont le parcours m’interpelle. Sur la base de recherches approfondies, je souhaiterais mieux comprendre sa personnalité et son engagement pastoral.
De qui s’agit-il ?
Il s’agit de Léopold Diouf, originaire de Gorée. Ce prêtre missionnaire a exercé son ministère dans plusieurs localités et s’est illustré par son tempérament, sa détermination dans l’annonce de l’Évangile et son engagement envers les problèmes sociaux de son époque. Ces prises de position lui ont sans doute valeur certaines difficultés, que j’aimerais analyser de manière plus approfondie.
Ce travail me semble essentiel pour mieux comprendre l’homme qu’il était et remplacer son action dans le contexte de son temps. Cette réflexion sera, en quelque sorte, une forme de méditation, me permettant de prendre du recul et de nourrir ma propre foi.
Beaucoup de Sénégalais ont prié pour votre élévation au cardinalat. Y avez-vous pensé ou avez-vous préféré laisser le Seigneur agir ?
C’est avant tout le Seigneur qui accomplit son œuvre, mais Il le fait à travers des médiations humaines, notamment celle du Pape. Lorsqu’un Souverain Pontife choisit un cardinal, il estime que cette personne est en mesure de l’assister dans la gouvernance de l’Église.
Je comprends que de nombreux Sénégalais nourrissent cet espoir à mon égard. Toutefois, il existe de nombreuses personnes compétentes pour assumer cette mission, et je ne ressent aucun regret de ne pas en faire partie.
Les fidèles souhaitent toujours voir leurs pasteurs s’élever dans la hiérarchie ecclésiastique, mais il faut avant tout se conformer à la volonté divine. Le Seigneur m’a accordé la grâce d’être Archevêque de Dakar, une fonction que je n’aurais jamais imaginé occuper. Je Lui rend grâce pour tout ce que j’ai pu accomplir dans cette mission.
“Une vocation, un parcours et une mission”
Mgr, où et comment est née votre vocation sacerdotale ?
Ma vocation est née au sein de mon village, en fréquentant l’église et en observant les prêtres qui y officiaient. Cependant, à cette époque, tous étaient d’origine européenne.
Le véritable déclic s’est produit lorsque j’ai vu quatre jeunes Sénégalais, Adrien Sarr, Léon Diouf, Emmanuel Sarr et Jacques Sarr, revêtir la soutane. Ils d’être admis ultérieurement à poursuivre leurs études supérieures en vue du sacerdoce à Sébikhotane.
Lorsque ces jeunes gens sont arrivés à Fadiout, mon village, vêtus de leur soutane et accueillis chaleureusement par toute la communauté, j’ai immédiatement été frappé par une profonde admiration. Je me suis alors tourné vers mon père et lui ai dit : “Je veux être comme eux.” C’est ainsi que tout a commencé.
Avez-vous rencontré des obstacles au cours de votre formation ?
Il semble que j’avais un tempérament quelque peu obstiné. En effet, après ma première année d’études philosophiques au séminaire, un professeur a estimé que je n’étais pas pleinement à ma place.
Le Cardinal Hyacinthe Thiandoum a alors pris la décision de m’envoyer poursuivre ma deuxième année de philosophie en Côte d’Ivoire, au séminaire d’Anyama. J’y ai achevé mon cycle de philosophie, et Monseigneur Thiandoum souhaitait que je poursuive l’ensemble de ma formation là-bas. Toutefois, j’ai exprimé mon désir de revenir au Sénégal afin de poursuivre mes études dans mon pays, ce qui me fut accordé.
Cependant, à mon retour, un événement majeur est venu bouleverser mon parcours : une crise disciplinaire au sein du séminaire.
Pouvez-vous nous en dire davantage sur cet épisode ? Était-ce une révolte initiée par les séminaristes ?
Les professeurs considéraient que nous n’étions pas suffisamment obéissants et que le règlement interne, qu’ils avaient instauré sans nous consulter, devait être appliqué sans contestation.
Face à notre réticence, ils ont jugé qu’ils ne pouvaient plus poursuivre la formation avec nous. Les évêques, après concertation, ont décidé de donner raison aux professeurs, ce qui a conduit à l’exclusion de tous les séminaristes.
Comment avez-vous réagi à cette exclusion ?
J’ai immédiatement entamé des démarches pour m’inscrire à l’université afin de poursuivre des études de philosophie.
Cependant, les évêques ont pris le temps de réévaluer la situation et ont rencontré individuellement chaque séminariste afin de proposer des solutions alternatives. C’est ainsi que Monseigneur Thiandoum m’a proposé de poursuivre mes études en Suisse, à l’Université de Fribourg. Ironiquement, cette sanction s’est transformée en opportunité, puisque j’ai ainsi pu bénéficier d’une formation académique approfondie à l’étranger.
Vous évoquez souvent le Cardinal Thiandoum. Avez-vous entretenu une relation particulière avec lui ?
Le Cardinal Hyacinthe Thiandoum a profondément marqué mon parcours. Tout d’abord, j’en garde un souvenir fort depuis mon enfance. En 1962, alors que j’étais en classe de CM1 à Ngazobil, mon directeur de séminaire nous a emmenés à Dakar pour assister à son ordination épiscopale. Ce fut un moment inoubliable pour moi. Lorsque j’ai été nommé Archevêque de Dakar, le jour de mon installation, j’ai tenu à me recueillir sur sa tombe, située dans la cathédrale. Ce geste symbolisait pour moi un hommage et une demande de bénédiction.
Ensuite, au cours de mes études en Suisse, c’est lui qui est venu personnellement m’ordonner diacre. Plus tard, il m’a ordonné prêtre dans mon village natal. C’est également lui qui a autorisé mon départ à Paris pour poursuivre des études à l’Institut catholique.
Je lui suis donc profondément redevable, et je continue à me confier à sa prière.
La formation au sacerdoce est exigeante. Quelles en sont les étapes essentielles ?
Le parcours d’un futur prêtre débute par une formation académique classique jusqu’au baccalauréat, mais dispensée dans un cadre structurant où l’on est progressivement façonné en vue du sacerdoce.
Le mot “séminaire” vient du latin seminarium, qui signifie “pépinière”. Tous ceux qui y entrent ne deviennent pas prêtres, mais ils sont accompagnés dans leur discernement. Les responsables du séminaire, mandatés par les évêques, sont chargés d’évaluer la vocation et l’aptitude des candidats.
Après l’obtention du baccalauréat, les séminaristes demandent à intégrer le séminaire propédeutique, situé à Ndiaffate, dans le diocèse de Kaolack. Cette année est consacrée au discernement : chaque candidat doit s’interroger sur sa vocation et confirmer son engagement.
S’il décide de poursuivre, il est admis au séminaire de Brin, en Casamance, où il entreprend deux années d’études philosophiques.
Ce n’est qu’après cette étape qu’il devient officiellement candidat au sacerdoce et reçoit la soutane. Il entame alors un cycle de quatre années de théologie au séminaire de Sébikhotane, avant d’être ordonné diacre, puis prêtre.
Votre passage à la RTS en tant qu’animateur de l’émission “Le Jour du Seigneur” a marqué de nombreuses personnes. Qu’en retenez-vous ?
Lorsque j’ai été sollicité pour animer cette émission, j’ai ressenti une certaine appréhension.
Je n’avais aucune formation en audiovisuel, et la télévision m’était totalement inconnue en dehors du fait d’être spectateur. J’ai d’abord exprimé mes doutes à l’abbé Jacques Seck, qui m’avait proposé cette mission.
Pour justifier mon hésitation, je lui ai même demandé si le Cardinal Thiandoum était favorable à ma participation. L’abbé Seck est alors allé lui poser la question, et le Cardinal a répondu : “Je ne souhaite que cela.”
Ainsi, je me suis retrouvé plongé dans ce monde nouveau, entouré d’une équipe compétente qui m’a beaucoup appris. Sous la direction de Joseph Sané, j’ai découvert le travail des preneurs de son, des cadreurs, des monteurs et de l’ensemble des techniciens.
J’ai également compris la puissance de l’image et son rôle dans la transmission des valeurs, la culture et l’élévation spirituelle.
Aujourd’hui, avec la multiplication des médias et des réseaux sociaux, comment percevez-vous l’évolution de la communication ?
Votre question me pousse presque à me considérer comme un résistant face à cette évolution vertigineuse.
La technologie évolue à un rythme effréné, laissant peu de temps à l’Homme pour assimiler et maîtriser les outils qu’il crée. J’ai l’impression que nous sommes entrés dans une dynamique où les instruments de communication dictent nos comportements, au lieu d’être de simples moyens au service de l’humain. Je crains que cette inversion des rôles ne nous éloigne de l’essentiel : les relations humaines directes, l’expression des sentiments sincères, la quête de vérité et de sagesse. Bien sûr, ces outils offrent des opportunités extraordinaires, mais leur utilisation doit être guidée par une éthique rigoureuse et une réflexion sur leur finalité. Je prie pour que nous retrouvions une sagesse dans notre manière de les utiliser, afin qu’ils restent au service du bien, du dialogue et de l’élévation de l’Homme.
“Foi, responsabilité et engagement”
Mgr, pensez-vous qu’il soit encore possible de retrouver cette sagesse dans l’usage des outils de communication ?
Nous ne sommes pas condamnés à l’aveuglement, car nous sommes des êtres doués d’intelligence, de raison et de discernement.
Tout dépend de notre capacité à poser la question morale en amont de nos actes : Ce que je dis est-il en accord avec ma conscience et mes valeurs ? Ce que je fais respecte-t-il ma morale et ma foi ? La manière dont j’utilise tel ou tel moyen est-elle éthique et responsable ?
Si nous nous efforçons de replacer la réflexion éthique au centre de nos actions, alors il est possible de faire preuve de sagesse, y compris dans un monde où la technologie évolue à grande vitesse.
N’avez-vous pas néanmoins le sentiment qu’il y a eu un échec dans la formation de l’humain, qui semble devenu otage de ces outils ?
Le véritable problème réside dans l’usage que nous faisons des instruments à notre disposition. Prenons un exemple simple un couteau.
Il peut être un outil indispensable pour cuisiner et nourrir autrui. Il peut aussi devenir une arme pour ôter une vie. L’instrument en lui-même n’est ni bon ni mauvais : tout dépend de la volonté et de l’intention de celui qui l’utilise. Si l’on se laisse griser par la puissance qu’un outil nous confère, sans y associer un cadre moral, alors nous nous éloignons de notre humanité.
Qu’est un homme sans morale ?
C’est un être livré à ses instincts, prêt à se nuire à lui-même et aux autres. Il devient un loup pour l’homme, une hyène pour son prochain.
Nous devons donc revenir à une évaluation éthique des outils que nous utilisons.
L’épiscopat : appel et mission
Mgr, pouvez-vous expliquer comment l’on devient évêque dans l’Église catholique ?
Cette question est essentielle, car on ne devient pas évêque par ambition personnelle, mais parce que l’on est appelé.
Qu’entendez-vous par “appel” ?
L’évêque est choisi par le Pape, assisté par ses services, après un long processus de discernement.
Lorsque j’ai souhaité devenir prêtre, j’ai ressenti une vocation intérieure et j’ai demandé à entrer au séminaire. J’ai suivi un parcours de formation, au terme duquel mes formateurs ont jugé que j’étais apte à recevoir l’ordination sacerdotale. Mais pour l’épiscopat, c’est différent.
On ne “postule” pas pour devenir évêque : on est appelé à cette mission.
Quels sont les critères de nomination ?
Il n’existe pas de critères fixes, si ce n’est la discrétion du Pape, qui est le garant de l’unité de la communion catholique. Toutefois, le Saint-Père ne prend pas cette décision seule. Lorsqu’il cherche un évêque, une enquête approfondie est menée à différents niveaux : Les évêques locaux sont consultés et suggèrent des noms de prêtres qu’ils estiment aptes à l’épiscopat. Le nonce apostolique, représentant du Pape, réalise une enquête approfondie, en interrogeant des personnes du clergé et des laïcs à travers un questionnaire strictement confidentiel.
Ces rapports sont transmis au Vatican, où des analyses sont effectuées. Le Pape prend la décision finale et choisit le candidat qu’il juge le plus approprié.
Une fois choisi, l’intéressé peut-il refuser ?
Ouï, une fois la décision prise, le nonce apostolique convoque la personne concernée et lui annonce que le Pape l’a choisi. La réponse attendue est généralement positive, mais il arrive que certains refusent.
Si l’intéressé accepte, la nomination demeure secrète jusqu’à sa publication officielle, qui se fait à une date et une heure précises, définies par le Vatican.
En 2001, vous avez été nommé évêque de Kaolack par le Pape Jean-Paul II. Comment avez-vous appris cette nouvelle ?
À l’époque, j’étais curé à M’Bour. Un jour, le nonce apostolique s’est présenté dans mon bureau et a fermé la porte. Je me suis demandé pourquoi. Puis, en à peine deux minutes, il m’a dit d’un ton solennel :
“Le Pape Jean-Paul II a décidé de vous nommer évêque de Kaolack. Vous avez trois jours pour donner votre réponse. Priez bien. Au revoir.” Il a prononcé ces mots et est reparti.
Comment avez-vous réagi ?
Trois jours plus tard, je n’avais toujours pas donné ma réponse, comme si je voulais ignorer ce que j’avais entendu. Le nonce m’a alors rappelé et m’a dit : “Vous devez donner une réponse.” Je lui ai répondu : “C’est difficile.”
Pourquoi cette difficulté ?
Je ne me voyais pas évêque. Mon parcours m’avait davantage orienté vers l’enseignement. Je m’imaginais reprendre la craie et enseigner la Bible, une mission qui me semblait plus naturelle. Mais après réflexion et prière, j’ai fini par accepter.
En 2014, vous êtes nommé Archevêque de Dakar. Comment cela s’est-il déroulé ?
Alors que j’étais évêque de Kaolack, le nonce apostolique m’a convoqué à Dakar. Étant également président de la Conférence épiscopale, nous avons discuté des questions liées à cette fonction, et j’ai cru que c’était l’objet de notre rencontre. Puis, il m’a dit : “Ce n’est pas pour cela que je vous ai convoqué. Le Pape François a décidé de vous nommer Archevêque de Dakar.” J’étais assommé par cette annonce, car je ne m’y attendais absolument pas.
Vous avez néanmoins accepté. Qu’est-ce qui vous a convaincu ?
J’ai demandé au nonce de me laisser du temps pour aller prier à la chapelle. Avant que je ne parte, il m’a dit une phrase qui a résonné en moi : “Vous devez dire Fiat.” Ce mot, Fiat, signifie “Que ta volonté soit faite” en latin. C’est la réponse que Marie a donnée à l’ange Gabriel lorsqu’il lui annonça qu’elle allait être la mère du Christ. Alors que le soir même, j’étais invité à donner une conférence sur ce même mot, “Fiat”, devant un groupe de fidèles. J’ai alors compris que Dieu me tendait un signe.
J’ai accepté.
L’Église au Sénégal : défis et organisation
Mgr, certains journalistes vous présentent comme “le chef de l’Église au Sénégal”. Est-ce exact ?
Cette appellation est impropre. L’Église catholique n’a pas de “chef” au sens politique du terme. Le véritable chef de l’Église, c’est le Christ.
Mon rôle, en tant qu’archevêque, est de guider, d’accompagner et de servir la communauté catholique dans un esprit de communion avec les autres évêques du pays et l’ensemble du clergé. L’Église est structurée en plusieurs diocèses, chacun étant dirigé par un évêque, qui travaille en collaboration avec le Saint-Siège et en proximité avec les fidèles.
Quel message souhaitez-vous adresser aux fidèles et à la société sénégalaise ?
Nous avons hérité d’un précieux patrimoine spirituel et social, basé sur le respect mutuel et le dialogue interreligieux. Il est de notre devoir de préserver cette harmonie, de ne pas laisser les tensions ou les influences extérieures ébranler ce socle de fraternité.
Que Dieu nous guide sur le chemin de l’amour, de la vérité et de la paix.
“Foi, engagement et responsabilités”
Mgr, le terme “chef de l’Église” est-il exact pour désigner votre fonction ?
Ce terme n’est pas tout à fait exact, bien que, lorsqu’il est employé, il renvoie à une notion hiérarchique.
En réalité, l’archevêque est à la tête de son propre archidiocèse, en l’occurrence celui de Dakar. Toutefois, il ne commande ni l’évêque de Thiès, ni celui de Ziguinchor, ni ceux de Tambacounda ou de Saint-Louis. Chaque évêque est pleinement responsable de son diocèse, et son autorité s’exerce exclusivement sur son territoire.
En revanche, en termes de préséance protocolaire, l’archevêque, étant à la tête de la capitale nationale, occupe une place privilégiée lors des rencontres ecclésiales et des cérémonies officielles. Cependant, cela ne lui confère aucun droit d’ingérence dans les décisions prises par les autres évêques, à moins qu’une mission spécifique ne lui soit confiée par le Vatican pour examiner une situation dans un autre diocèse.
Quelle est alors la structure de l’Église au Sénégal ?
L’Église catholique au Sénégal est organisée en province ecclésiastique, avec à sa tête un archevêque métropolitain. Nous, les évêques, nous nous retrouvons régulièrement pour travailler ensemble, notamment pour harmoniser nos prises de parole sur des questions nationales ou ecclésiales. Le Sénégal étant un pays de taille moyenne sur le plan catholique, notre Église est intégrée dans une Conférence épiscopale interterritoriale avec trois autres pays : La Guinée-Bissau ; La Mauritanie ; Le Cap-Vert
Nous organisons chaque année une session de travail commune, au cours de laquelle nous abordons des problématiques partagées, telles que la gestion de l’Université catholique de l’Afrique de l’Ouest
Les orientations pastorales pour le Carême
Les enjeux liés aux migrations
Cependant, chaque évêque reste pleinement souverain dans la gestion de son diocèse.
Vous vous réunissez donc régulièrement entre évêques ?
Effectivement. Nous organisons deux grandes rencontres annuelles, l’une en janvier, l’autre en juin, après le pèlerinage de Poponguine.
À ces occasions, nous sollicitons souvent une audience avec le chef de l’État, afin de lui faire part de nos préoccupations, qu’elles concernent la vie de l’Église ou des enjeux nationaux.
Les défis actuels de l’Église au Sénégal
Quels sont, selon vous, les défis majeurs que doit relever l’Église au Sénégal ?
Si je devais exprimer ma pensée librement, je dirais que l’archidiocèse de Dakar mériterait d’être subdivisé.
Il serait pertinent de créer un nouveau diocèse ayant pour siège la ville de Mbour.
Pourquoi ?
La croissance démographique et économique de Mbour est considérable. Si l’on ajoute le département de Fatick, cela constituerait une entité ecclésiale viable.
Cela permettrait à l’évêque d’être plus proche des fidèles et de répondre à leurs attentes. Actuellement, les fidèles expriment une forte demande pour l’érection de nouvelles paroisses. Or, pour fonder une paroisse, il faut une réflexion approfondie, tenant compte des conditions locales et des ressources disponibles. L’archidiocèse de Dakar est très sollicitant, notamment en raison des nombreuses audiences à accorder ; de multiples visites pastorales à effectuer ; des défis de la grande banlieue
Ainsi, gérer à la fois Dakar et Mbour jusqu’à Fatick relève d’un défi humainement difficile. J’ai déjà soumis une demande en ce sens, qui n’a pas encore abouti, mais j’espère qu’elle sera un jour entendue, car elle permettrait une meilleure efficacité pastorale.
Un autre défi que vous jugez prioritaire ?
L’un des plus grands défis est l’autonomie économique de l’Église. Je suis convaincu que les catholiques sénégalais doivent être plus entreprenants sur le plan matériel et financier.
L’objectif est de permettre une prise en charge plus autonome des besoins de l’Église, sans dépendre systématiquement de l’extérieur. C’est mon plus grand rêve.
Le célibat des prêtres
Le célibat est-il un engagement facile à vivre ?
Non, ce n’est pas facile, mais c’est un choix consenti.
Historiquement, l’Église a connu un clergé marié.
Les premiers apôtres eux-mêmes étaient mariés.
Ce n’est qu’au fil du temps que l’Église a privilégié le célibat, pour favoriser une plus grande disponibilité.
Le sujet a été largement débattu sous le pontificat de Paul VI, mais l’Église a maintenu la discipline du célibat.
Pourquoi cette différence avec d’autres Églises ?
Dans l’Église orthodoxe, un prêtre peut être marié, mais seuls les célibataires peuvent devenir évêques.
L’Église protestante a, quant à elle, choisi une autre approche, en autorisant pleinement le mariage des pasteurs. Dans l’Église catholique romaine, le célibat reste la norme. Toutefois, la question fait l’objet de débats et certains envisagent une possible évolution.
L’homosexualité et la récente déclaration du Pape François
Le Pape François a suscité des réactions en bénissant les unions entre personnes de même sexe. Comment faut-il comprendre cette décision ?
Le Pape François possède un charisme prophétique qui le pousse à être proche des marginalisés.
J’ai récemment lu son livre Espert, où il explique clairement sa position. Il ne s’agit pas d’une bénédiction du mariage homosexuel, mais d’une bénédiction des personnes. Autrement dit, si quelqu’un vient demander la prière du Pape, celui-ci ne juge pas son orientation sexuelle, mais exerce son rôle pastoral. Dans nos sociétés africaines, où la question est particulièrement sensible, cette distinction n’a pas toujours été bien comprise.
Un Pape africain : un rêve possible ?
J’en rêve ! L’Afrique est aujourd’hui un bastion du catholicisme, avec des communautés dynamiques et ferventes. À travers l’histoire, l’homme noir a souvent été relégué au second plan. Avoir un Pape africain serait un signe prophétique fort. Bien sûr, le choix appartient aux cardinaux réunis en conclave, mais dans l’absolu, rien ne l’empêche.
Le Sénégal, une nation de foi et de défis
Le Sénégal est une société croyante, pourtant nous constatons une montée de la violence et des crimes. Sommes-nous en perte de repères ?
Ce qui fait défaut, c’est la cohérence entre ce que nous professons et ce que nous vivons.
Si nous croyons en Dieu, nous devons agir en conséquence. La foi ne peut être une simple déclaration, elle doit être incarnée dans nos actes.
Comme le dit Saint Jacques : “La foi sans les œuvres est morte.”
Votre message pour ce mois de Ramadan et de Carême ?
Ce temps de Ramadan et de Carême est une opportunité divine pour se convertir intérieurement ; Développer l’écoute et le respect mutuel ; Cultiver la paix et la fraternité. Que Dieu éclaire nos cœurs et nous guide vers un vivre-ensemble harmonieux et juste.
JEAN PIERRE MALOU & RTS

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